Travail en prison : le rôle décisif des conseillers d'insertion à l'emploi

Dans l'établissement pénitentiaire de Lutterbach, près de Mulhouse, l'organisation du travail des personnes détenues repose sur un dispositif structuré, au croisement de l'administration pénitentiaire et d'un prestataire privé, Sodexo. Au cœur de ce système, les conseillers d'insertion par l'emploi (CIE) jouent un rôle essentiel, articulé autour de trois grandes missions : l'accompagnement et la construction du parcours professionnel, l'évaluation de l'employabilité, et l'animation ainsi que le suivi administratif des dossiers.
 

Parmi eux, Sophie Amrhein, en poste depuis l'ouverture de la prison en 2021, décrit un fonctionnement « très encadré », où chaque affectation résulte d'un processus formalisé. Avant l'arrivée des détenus, cette ancienne professionnelle de l'aide à la personne a participé à la mise en place du dispositif. « Nous avons construit les bases du travail en détention en même temps que l'établissement ouvrait », explique-t-elle. Elle travaille aujourd'hui en lien étroit avec les officiers et gradés chargés des activités, du travail et de la formation, tandis que Sodexo assure la gestion des services généraux (restauration, buanderie, maintenance, cantine, le « magasin » de l'établissement) et des ateliers de production. 

Sophie Amrhein

Accompagnement et parcours professionnel 

La première mission des CIE consiste à accompagner les personnes détenues dans la construction et la réalisation de leur parcours professionnel, en mobilisant les dispositifs adaptés à leur employabilité. Cela inclut la mise en œuvre du tutorat ainsi que la préparation, l'organisation et l'animation d'actions de formation, collectives ou individuelles.

 

Le parcours d'accès à l'emploi débute dès l'arrivée en détention. Lors d'une audience au quartier des arrivants, une fiche de demande de travail est remise aux nouveaux détenus. « Nous organisons une réunion d'information collective afin de présenter les postes disponibles et les démarches à suivre », poursuit Sophie.

 

Dans le cadre du marché public multiservices récemment ouvert, de nouvelles missions ont été confiées aux conseillers, notamment l'information sur la validation des acquis de l'expérience (VAE). « Les personnes qui travaillent depuis plus d'un an peuvent être orientées vers une démarche de VAE », indique Sophie Amrhein. Des tuteurs, formés à cet effet, assurent un suivi régulier des salariés et participent à l'évaluation des progrès. 

Évaluation et employabilité 

La deuxième mission des CIE porte sur la mise en place des dispositifs d'évaluation et de reconnaissance de l'employabilité, en étroite collaboration avec l'administration pénitentiaire et en gérant l'interface avec les instances de classement.

Les candidatures sont centralisées par l'administration pénitentiaire, puis examinées. Une fois par mois, les postes vacants sont affichés dans les bâtiments. Les détenus doivent formaliser leur demande par écrit. « Ils rédigent une lettre de motivation, ce qui permet déjà d'évaluer certaines compétences. » Les entretiens, menés conjointement par un conseiller et un représentant de l'administration, visent notamment à apprécier le niveau de langue et les capacités de compréhension. « Pour certains postes, comme à la cantine, il est indispensable de savoir lire et compter. »

Les profils sont ensuite proposés à la direction de l'établissement, seule décisionnaire en matière d'affectation. « Nous essayons d'orienter les personnes en fonction de leurs aptitudes, mais aussi des besoins des services », souligne la conseillère. Ce suivi apparaît d'autant plus indispensable que le niveau de qualification des personnes détenues reste faible. Selon l'Observatoire international des prisons, 44 % d'entre elles n'ont aucun diplôme, plus de 80 % ont un niveau inférieur au baccalauréat et environ 10 % sont en situation d'illettrisme.

Animation et suivi

La troisième mission des CIE recouvre la planification et l'animation des accueils collectifs et des entretiens individuels, ainsi que le suivi administratif complet des dossiers : constitution, rédaction des contrats de travail pénitentiaire (CPE), traçabilité, reporting auprès de l'administration pénitentiaire et archivage.

Les contrats de travail pénitentiaire sont établis par les conseillers via un logiciel dédié. Dans les services généraux, ils prennent le plus souvent la forme de contrats à durée indéterminée, tandis que les ateliers fonctionnent majoritairement avec des contrats à durée déterminée, afin de s'adapter aux fluctuations de l'activité. Dans ce cas, le contrat est tripartite, associant l'administration, Sodexo et la personne détenue.

À l'issue de leur activité, une attestation de travail est remise aux détenus, susceptible d'être prise en compte dans le cadre d'une demande d'aménagement de peine. À Lutterbach, entre 100 et 110 détenus travaillent chaque mois pour les services généraux et près de 50 à l'atelier.

Pour Sophie Amrhein, l'enjeu dépasse la seule occupation du temps carcéral. « Le travail permet de recréer des repères », observe-t-elle. « Certains détenus nous disent que cela les aide à se projeter dans une vie ordinaire à leur sortie. » Première conseillère d'insertion à l'emploi dans un établissement pénitentiaire, Sophie a contribué à la formation de ses collègues, au nombre de dix aujourd'hui.